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La Caravelle : L'IZARRA
Le lancement de la caravelle
Honfleur, le 24 septembre 1930. En ce mercredi matin de nombreux badauds s'amassent sur la petite jetée et le quai devant les chantiers navals Prentout, car c'est aujourd'hui, le "lancement" de ce navire dont parlent les honfleurais depuis quelques mois : "La Caravelle". Ou plus exactement, un brick-goélette en chêne, du XVIIe / XVIIIe siècles, que la tradition populaire honfleuraise surnomma "Caravelle", peut-être parce que les dimensions de ce brick rappelaient celles de la "Santa-Maria" de Christophe Colomb.
L'Izarra
 78 Ko

Quatre ans plus tôt, en 1926, un notable de Buenos-Aires, le Docteur Carlos Noël, accompagné d'un architecte naval, Mr Derwin, entrait dans le bureau de Mr Prentout pour lui demander de construire ce bateau bien particulier : "l'Izarra" (étoile en langue basque).

Longueur totale : 30 mètres
Largeur : 8 mètres
Tirant d'eau : 2,50 mètres
Déplacement : 250 tonnes
Moteur Diesel : 120 CV

L'aménagement intérieur n'a rien de comparable avec une caravelle "classique" où le mobilier était réduit au maximum. L'Izarra sera aménagée luxueusement de grands salons, de cabines avec salles de bain, équipées de baignoires pour hydrothérapie...
Une cale éclairée par 22 hublots
Les Etablissements de Mr Biette, maître voilier, auront la charge du gréement.

La mature comprendra un mât de misaine avec hune et perroquet sur le gaillard d'avant. Le grand mât, avec également une hune et un perroquet, sera planté devant la dunette arrière: il portera grand'voile, flèche et brigantine. Tout le gréement avec enfléchures sera fait en filin de 60 à 70 millimètres.

A l'avant se trouvera le poste d'équipage. Sous la plage arrière, une salle de bal sera aménagée. Toutes les Hautes œuvres, château, lisses, gaillard d'avant seront sculptées et la figure de proue, sous le beaupré, sera une sirène présentant une étoile.

La cale éclairée par 22 hublots et les panneaux du pont, comprendra à l'avant les moteurs de 120 chevaux, moteurs de secours, car la navigation se fera autant que possible à la voile.
Premiers essais guère concluants
Les premiers essais en mer ne sont pas concluants. Très vite, malheureusement, l'Izarra montre son incapacité à affronter la haute mer. Jean-Marie Quentel, charpentier de navire et embauché comme calfat (charpentier spécialisé dans l'étanchéité de la coque et du pont d'un navire) par les Chantiers navals Prentout raconte : Je me souviens de l'un de ces essais où j'étais à bord. Nous étions partis jusqu'à Ouistreham sous voile, lorsque dans l'estuaire, un fort coup de vent coucha l'Izarra, complètement sur le côté, les mâts dans l'eau. Heureusement, il y avait deux moteurs à bord, et en mettant en marche l'un d'eux, le remous fut suffisant pour redresser l'ensemble. Les voiles furent amenées et pour nous remettre de notre frayeur, Monsieur Carlos Noël, nous emmena jusqu'au Havre aux moteurs, pour nous offrir un repas au restaurant...

Les aménagements intérieurs de l'Izarra ne seront jamais terminés. Des retours de fortune du propriétaire argentin changèrent la destinée de la "Caravelle". Ancrée dans le Vieux Bassin, devant la Lieutenance, son gardiennage est assuré pendant quelques temps par Henri Corbet et sa maintenance, par les Chantiers Prentout.

La "Caravelle" montre très rapidement des signes de vétusté. En avril 1938, l'un de ses mâts se casse par le milieu.
Une caravelle transformée en salle de bal
 9 Ko
En juillet 1939, un groupe de quatre parisiens, séduits par ce bateau particulier constitue une petite société sous le nom de "Syndicat Izarra" et en font l'acquisition. Ils se proposent de la transporter à Paris pour l'amarrer entre le Louvre et la Concorde, l'aménageant en restaurant-bar très luxueux. Avant son départ pour Paris, d'importantes transformations sont faites à l'intérieur. Les parties basses sont converties en une grande salle de bal et l'entrepont en bar et salle pour buffet-froid. On rebaptise même "l'Izarra" en "La Revanche". Pour gagner Paris, les nouveaux propriétaires devront envisager de démâter afin de pouvoir passer sous les nombreux ponts sur la Seine. Durant tout l'été, jusqu'à l'achèvement des nouveaux aménagements, la visite du bateau est autorisée, moyennant un droit d'entrée très modique reversé aux oeuvres de la ville.
Une caravelle transformée en bois de chauffage
 21 Ko 1940 : la guerre. Le 19 juin, la "Caravelle" se laisse couler pacifiquement sur la vase du Vieux-Bassin. A marée haute, seuls émergent la mâture et les bordages. Début septembre, l'ex "Izarra" est renflouée et après une courte sortie dans l'avant-port, elle revient s'amarrer devant la Lieutenance. Mais son immersion guère profitable a recouvert sa coque pansue d'une couche de vase grise.

La guerre oblige ses propriétaires à abandonner leur projet. Ne pouvant engager des frais supplémentaires pour la remettre en état, ils oublient la "Caravelle" rapidement vieillie, vétuste malgré ses dix ans d'âge. Quittant le quai de la Lieutenance, elle gagne son dernier mouillage, l'angle du quai Saint-Étienne et de la rue Montpensier pour son dernier sommeil. Pendant les quatre ans de guerre, le Vieux-Bassin ne fut pas entretenu, et gagnée peu à peu par la vase, la "Caravelle" continue de se dégrader.

En 1947, pour aider les Honfleurais en pénurie de combustible, dans un hiver rigoureux, la municipalité autorise à se servir des pauvres restes de sa superstructure comme bois de chauffage...

Le lundi 27 juin 1949, les travaux de dragage et de désenvasement sont enfin pratiquement terminés. La drague "Lorraine" a accompli sa tâche prévue : le nettoyage complet du Vieux-Bassin en enlevant la vase qui s'y trouve encore. Une bique de 40 tonnes entre alors dans le bassin pour relever les épaves de la "Caravelle". Alourdie de vase, elle résiste une dernière fois et ne cède que morceaux par morceaux. La bique arrache petit à petit, devant quelques Honflerais qui s'attardent sur le quai, les pauvres restes de ce navire particulier qui n'a jamais navigué... ou presque !

Une production du "Petit Conservatoire de la vérité vraie". Septembre 2000

Recueil de documents des archives municipales de Honfleur.
Texte : L'indépendant Honfleurais, L'Écho Honfleurais, Mr Dominique Bougerie (Revue Le Pays d'Auge)
et le bulletin municipal n°6 : "Ma Ville Honfleur"
Photos : remerciements à :
Mme Michèle Lefloch, Mrs Pierre Boutiron, Maurice Corbet, Alain Delacroix, Georges Hersent, Jean-Louis Thibault,
aux studios Lecluse, Mulot et à un collectionneur anonyme.
Recherche pour les archives : Ludivine Loriot